Il faut imaginer la genèse de Francis B. Melançon, né de l'union entre Lyne Bellhumeur et Marc-André Melançon, comme un conte cruel et flamboyant où la tranquillité des banlieues nord-côtières se heurte violemment aux ténèbres de la géopolitique internationale. Entre 1986 et 1999, sa jeunesse prend une tournure d'un surréalisme absolu : arraché au confort des bungalows de Boisbriand par un caprice insensé du destin, le jeune Francis se retrouve inexplicablement enrôlé comme enfant soldat dans les jungles moites et sanguinaires du Zaïre. Survivant aux milices rebelles avec l'instinct d'un prédateur, il troque finalement sa Kalachnikov rouillée contre un violon lors de son rapatriement au Québec. Dans le sous-sol familial, cet ancien mercenaire en culottes courtes exorcise ses traumatismes équatoriaux en frottant les cordes avec une fureur glaciale, produisant des sonates d'une beauté si terrifiante et d'une intensité si féroce qu'elles font trembler les murs de gypse et flétrir les plates-bandes du voisinage.
Le premier déploiement au Zaïre
Boisbriand
Le triangle de MelBNation, maintenant au Louvre
Le Porche, son lieu de pélerinage
L'an 1999 sonne l'heure de l'exode et d'une étrange rédemption urbaine. À douze ans, ce vétéran au regard hanté par la guerre débarque dans le quartier Ahuntsic et franchit les portes de l'école secondaire Sophie-Barat, s'immergeant tête baissée dans l'exigeant programme de formation intégrale. Le violon, instrument beaucoup trop chargé de souvenirs d'outre-mer, est brusquement abandonné au profit d'une arme qui frôle l'absurde conceptuel : le triangle. Dans les corridors bondés et chaotiques de l'institution, Francis impose le respect non pas par les poings, mais par la résonance cristalline, presque menaçante, de sa tige de métal. Il devient un moine zen du tintement, un adolescent énigmatique et mutique qui ponctue le vacarme des récréations d'un unique et magistral coup de percussion.
C'est d'ailleurs dans le sillage de cette illumination qu'il découvre la véritable spiritualité, retiré du monde profane sur le porche mythique de Saint-André. Dans ce sanctuaire urbain où, murmure-t-on avec révérence parmi les initiés, « les barres sont tendres », il communie avec les forces cosmiques en mastiquant ces douces reliques d'avoine, élevant son âme bien au-delà du bitume. Mais cette ascèse spirituelle et sonore n'est que la pointe de l'iceberg. Engagé dans une quête d'absolu, il cannibalise les arts de la scène. Au théâtre, il livre des performances d'une intensité si brute qu'elles préfigurent déjà les drames d'avant-garde d'Espace Libre, transformant chaque réplique en une véritable joute psychologique. En classe de danse, il transpose ses vieux réflexes de survie de la jungle en d'étranges chorégraphies martiales, un ballet contemporain désarticulé qui fascine autant qu'il terrifie. Puis, c'est dans l'arène féroce de Génie en herbe qu'il achève de conquérir son monde : le doigt suspendu au-dessus du bouton-poussoir avec la froideur d'un tireur d'élite, il pulvérise ses adversaires en récitant d'instinct des traités de macroéconomie et des stratégies de batailles historiques complexes, annonçant à qui veut l'entendre qu'une nouvelle ère, déroutante, pluridisciplinaire et implacablement tranchante, vient de s'ouvrir.
Mais la rigueur métallique du triangle ne suffit plus à contenir le feu qui couve, et la période 2004-2008 marque sa descente triomphale dans les abysses de la délectation terrestre. Tout commence par d'interminables veillées existentielles accoté sur la porte de garage du quartier, où, tel un philosophe de l'asphalte, il grille de copieux « L » en regardant la fumée s'élever vers un ciel de A-Town indifférent. C'est là, dans cette brume résineuse, que Francis découvre la sainte trinité qui façonnera son âme de bon vivant : une passion dévorante pour l'herbe, la poésie sauvage des fourneaux et le vertige sans fond de la boisson. Le Cégep, perçu par lui comme une vulgaire garderie condescendante pour esprits dociles, le recrache avec fracas avant même qu'il n'ait pu y décocher son DEC.
Échoué dans les bas-fonds d'Hochelaga, il embrasse alors une pauvreté d'ascète crasseux. Sa vie de bohème atteint des sommets de surréalisme domestique : hypnotisé par le câble, il passe des nuits blanches à scruter des games de poker à la télévision avec l'intensité d'un stratège militaire évaluant les probabilités du destin. Pour tromper la misère et les froids mordants de l'Est, il pousse l'ingéniosité jusqu'à faire sécher ses bas humides directement dans le petit four, parfumant le taudis d'un âcre arôme de coton roussi et de miettes calcinées. Les hamburgers au poulet hyper-transformé deviennent ses hosties quotidiennes, des galettes de viande éponge avalées à la hâte entre deux quarts de travail exténuants au Zaz. Mais dans cette faune interlope, baignant dans la graisse de friture et les relents de houblon tiède, ce roi de la débrouille apprend la véritable alchimie humaine, forgeant son caractère d'acier au contact des écorchés vifs et des piliers de comptoir du quartier.
La célèbre porte de garage
Gastronomie de Homa
Deux hamburgers et 1/2 rondelle d'oignon = moins de 5$
Melbnation a découver la sagesse orientale sur cette rue.
Martin Guimond, mentor de Melbnation
Ses smokes
L'éveil oriental
L'étouffement crasseux d'Hochelaga finit par céder la place à ce que les historiens de la nuit nommeront « L'éveil oriental ». En 2008, l'appel irrépressible de l'Asie l'arrache à ses bas calcinés pour le précipiter dans un vertige psychédélique. Flanqué de quatre comparses tout aussi assoiffés d'absolu, il orchestre un gros trip initiatique qui frôle le canular à l'échelle continentale. Dans la moiteur écrasante des moussons, la bande pousse le délire jusqu'à se faire passer, avec un aplomb hallucinant, pour le groupe Nickelback en tournée incognito. Entre les bains de foule frauduleux et son fameux alter ego des « frères Sanchez » qu'il dégaine pour brouiller les pistes, Francis boit. Beaucoup. Beaucoup, beaucoup. Il siphonne des océans de bières locales avec la soif inextinguible d'un homme cherchant à noyer les fantômes de ses anciennes campagnes militaires au Zaïre.
Purgé par cet excès monumental, il regagne la métropole transfiguré. Il trouve alors en Martin Guimont un mentor providentiel qui tente de canaliser l'énergie brute de ce faussaire infatigable. Convaincu d'être mûr pour les hautes sphères, Francis tente un assaut frontal sur l'université, mais l'académisme le rejette avec éclat. Qu'à cela ne tienne, son véritable doctorat s'écrira au 6730 St-Denis. Cet appartement titanesque se transforme en un caravansérail frénétique, une Babel hallucinante où défilent des dizaines et des dizaines de colocataires de toutes les origines imaginables. C'est un véritable moulin à vent international où se croisent étudiants en rupture de ban, vagabonds, noctambules européens et poètes égarés. Fini l'illusion des grands banquets et des risottos : l'épicentre de ce capharnaüm multiculturel, c'est tout simplement sa chambre. Loin des mondanités du salon, Francis s'y aménage un sanctuaire reclus et impénétrable. Affalé sur chaise, à même le plancher, il tope ses topes à la chaîne dans un brouillard de cendres perpétuel. Les yeux rougis par la fumée et la lumière cathodique, la manette soudée aux paumes, l'ancien enfant soldat renoue avec ses instincts de survie et déverse sa rage martiale sur Call of Duty, hurlant des directives tactiques dans son micro tandis qu'autour de lui, dans les couloirs du St-Denis, la valse incessante et chaotique du monde continue de tourner.
Des cendres de la Ford Focus aux levures du Chinatown
Mais toute chrysalide finit par se rompre. En 2016, l'empereur s'extirpe enfin des cendres froides de sa chambre. Il dépose solennellement sa manette de Call of Duty et troque son trône de plancher égratigné contre le volant d'une Ford Focus. Pris d'une furieuse soif de vastitude, il se lance dans un méga trip frénétique à travers les États-Unis, une odyssée beatnik avalée à tombeau ouvert. Le rythme de cette chevauchée est si infernal qu'il fait littéralement exploser la mécanique de sa pauvre monture, la laissant pour morte sur l'asphalte ontarien. Qu'à cela ne tienne : avec le flegme désarmant d'un vétéran habitué aux lourdes pertes matérielles, il s'achète instantanément une autre Ford Focus qu'il échange avantageusement contre un bolide allemand et poursuit sa cavale avec l'arrogance d'un souverain indomptable.
De retour à Montréal, l'âme burinée par le bitume de l'Oncle Sam, il entame l'ultime phase de sa mue. Avant de bâtir son propre royaume, il aiguise ses armes en prenant les rênes du mythique pub Pit Caribou à titre de gérant. C'est derrière ce comptoir que s'opère une révélation absolue, un bouleversement copernicien du palais : la découverte sacrée des « produits d'ici ». L'ex-mangeur de poulet spongieux du Zaz et grand siphonneur d'alcool de cobra asiatique s'érige soudain en esthète du terroir québécois. Il communie avec les bières de micro, les levures sauvages et les fermentations spontanées avec la dévotion d'un grand druide, lavant les péchés de sa jeunesse dans les nectars de la Gaspésie et d'ailleurs.
Armé de ce nouveau raffinement, la voie est libre pour l'ère du gros baller. Il s'embourgeoise avec une majesté féroce en faisant l'acquisition d'un condo rutilant, un sanctuaire aux lignes épurées indémodables digne de sa nouvelle stature. Puis, combinant la froide rigueur tactique de ses années de Génie en herbe à son expertise fraîchement acquise des grands crus locaux, il orchestre le grand œuvre de sa vie : l'ouverture du Poincaré Chinatown. Ce n'est pas un simple établissement, c'est un manifeste architectural et éthylique. Perché au-dessus des canards laqués et des néons rouges du quartier asiatique, le bar devient instantanément la Mecque de la nuit montréalaise. Là, veillant sur sa terrasse bondée jusqu'en 2020, verre de vin nature à la main et irradiant d'une gloire sereine, le gamin de Boisbriand règne sans partage, prouvant à la métropole entière que le chaos, lorsqu'il est affiné par un maître, engendre toujours des miracles.
Ford Focus #2
Ford Focus #1
Melbnation s'abreuvant de savoir oriental
Melbnation s'entretient avec Horacio en 2021
Séduire pour survivre
L'an 2020 s'abat sur le monde comme un fléau biblique, figeant la métropole dans un silence de fin du monde. Mais pour un ancien mercenaire des jungles zaïroises ayant survécu aux bas-fonds d'Hochelaga, la pandémie de COVID-19 n'est qu'une vulgaire intempérie de plus. Alors que l'humanité se terre, tremblante, l'entrepreneur se dresse au sommet de son condo tel un phare dans la tempête. Le Poincaré Chinatown, contraint de fermer momentanément ses portes physiques, devient le quartier général d'une nouvelle offensive de conservation. Loin de s'apitoyer, Francis se mue en un véritable moteur économique : il crée des emplois avec fureur, sauvant les âmes égarées de la restauration montréalaise et transformant la crise en un vaste échiquier où il déplace ses pions et ses cannes avec une froide et implacable maestria tactique.
Privé de son auditoire charnel au comptoir, l'empereur de la nuit refuse le silence. Il transpose son charisme ravageur dans l'éther et donne naissance à son ultime avatar numérique : MelBNation. Cet influenceur tentaculaire, prêcheur de la sainte trinité du vin nature, des produits du terroir et du cynisme assumé, conquiert les réseaux sociaux avec l'aplomb d'un prophète moderne. Depuis son sanctuaire de béton épuré, armé de son téléphone portable comme d'un nouveau triangle dont la résonance frappe le monde entier, MelBNation dicte le bon goût et la philosophie de survie à une génération en quarantaine.
C'est au cœur de ce tumulte pandémique, entre deux couvre-feux et trois stories virales, que le destin vient boucler la grande boucle karmique de son vieil « Éveil oriental ». Il croise enfin le chemin de sa majestueuse princesse orientale : Chieu Anh Le Van. Une rencontre d'une évidence foudroyante, une collision céleste qui vient apaiser le volcan intérieur de l'ancien faussaire de Nickelback. Tandis que lui règne sur les fûts et les néons du Chinatown, elle, force tranquille et créatrice, règne sur la verdure de la couronne nord : c'est elle qui fait les parcs de Laval, domptant la nature et les espaces urbains avec une grâce qui le fascine. Cette âme sœur ancre définitivement le vagabond, transformant le monarque impénétrable en un homme complet.
Aujourd'hui, du haut de ses 40 ans, le patriarche contemple son œuvre avec un sourire en coin. Le gamin de Boisbriand, le vétéran mutique de Sophie-Barat, l'ermite de l'appartement aux chaussettes rôties et le gérant flamboyant ont tous fusionné dans le creuset du temps. Adossé au bar du Poincaré, tenant tendrement la main de Chieu Anh, Francis B. Melançon savoure son triomphe : la légende est désormais immortelle, et son véritable empire ne fait que commencer.